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« Working girl » ou la saga d’une journée comme une autre…

Articles | Burnout | Stress | Vie professionnelle

Après que l’animateur ait répété une demie-douzaine de fois qu’il nous offrait un réveil plein d’humour et de sourire, je me lève pour de bon, et en forme, c’est ce que je laisse paraître : il est 6 heures, je suis motivée, je suis forte, je me le répète avec insistance.

Je réveille les gamins, mon fils râle, ma fille m’explique que c’est un scandale de se lever si tôt et ma cadette me demande si je lui ai trouvé un papa.
Ils prennent leur petit déjeuner pendant que je me maquille avec la finesse d’un catcheur, puis je les embarque de force dans la voiture.

Entre 8h et 8h30 je les dépose devant les écoles, collèges et lycées respectifs, j’embrasse la dernière furtivement, pas le temps de l’emmener jusqu’en classe, il faut que je file. Direction la Défense, mon formidable lieu de travail, je chanterais presque pour bien montrer à ma voiture intérieure cuir que je suis vraiment motivée.
A peu près 5 kilomètres plus loin, sur le périph’, il y a un superbe embouteillage, digne de l’exode de 40…surtout rester zen… je mets de la musique relaxante à fond, je souris à tout va, et je me gausse de tous ces gens qui pestent dans leur voiture.

Une heure et demie plus tard, après avoir avancée d’au moins 500 mètres, j’ai remplacé la musique relaxante par du hard rock et j’ai passé un quart d’heure à hurler toute seule dans ma berline.
Comme j’ai toujours de très bonnes idées, j’ai écouté ma messagerie vocale pour faire passer le temps… j’avais trois messages : trois clients qui déclaraient n’être plus intéressés par l’offre qu’ils trouvaient tellement géniale la veille. Je me calme, je n’ai après tout qu’une demie-heure de retard et ça a l’air de commencer à avancer.

De nouveau, je me motive, l’impression me revient soudain d’être un spiderman sauvant le monde, je fonce, je cours, je vole, je suis de nouveau motivée, je suis une formidable commerciale en plein boom économique.

J’arrive enfin à la Défense, j’entre, décidée, je plonge énergiquement ma main dans ma poche, où je m’apprête, victorieuse, à sentir le froid geignard de mon badge de sécurité, mais….oh surprise! Il n’y est pas! Je fouille partout, je l’ai oublié.
J’appelle à l’interphone et attends de voir arriver un de ces cubes de la sécurité, qui met bien un quart d’heure à me reconnaître, et qui après s’être fait très longuement prier, consent à me laisser entrer.

J’arrive au huitième, j’entre dans l’open space, je me place derrière ma magnifique cloison… et l’écran de mon ordinateur refuse obstinément de s’allumer.

Je crie quelque chose comme « mais rien ne me sera donc épargnée ? » et j ‘entends une sorte d’écho qui répond « non rien », alors que débarque mon supérieur direct, à qui on aurait du interdire l’usage de l’humour.

Il me déclare que ça ne va pas du tout, j’ai raté trois ventes (sur 15), je fais vraiment n’importe quoi. Mon attitude va donc le contraindre à réagir, il en est désolé paraît-il !

Extérieurement, j’affiche un sourire placide, intérieurement, je le maudis jusqu’à la 124ème génération, et je lui souhaite beaucoup de divorces pour faute….
A la réflexion, je le maudis jusqu’à la 428ème génération : le bougre venant de rajouter que je suis incapable de gérer mon temps, étant donné que le compte-rendu de vente qu’il m’a donné à faire la veille aurait du être rendu avant-hier soir… je prie pour qu’il tombe dans l’escalier et soit hospitalisé d’urgence.

Il est encore tôt, mais je suis déjà exténuée. Si tout à l’heure j’étais Spiderman, à présent je suis plutôt à l’article de la mort morale.

Deux heures plus tard, la « pause » déjeuner, qui dure 8 minutes 45, et à l’occasion de laquelle mon brillant collègue Jean-Marc m’a rapporté un sandwich au poulet mayonnaise : bon appétit !

Sans compter que la copine du brillant Jean-Marc, l’insignifiante Rosemarie, vient de me demander si j’étais « enceinte, malade ou dépressive, parce que vu ta tronche….. »

Bref, de toute façon, je suis submergée de travail, de responsabilités, de clients exigeants et pressés et cette saleté de veine temporale qui n’arrête pas de sauter… pas le temps de s’arrêter !

Donc je me remets au boulot, je passe mon 311ème coup de fil de la journée, où j’obtiens enfin mon 7ème rendez-vous, pour le lendemain…

Une pause café. Mince l’anniversaire de ma mère. J’attrape de nouveau mon téléphone portable… 10 minutes passées à l’entendre me seriner que je ne prends pas le temps de lui trouver un gendre. Je raccroche, je souffle un peu… je n’aurais pas du lui téléphoner, car ça y est mon téléphone n’a plus de batterie et je n’ai pas de chargeur…

Je cours à mon rendez-vous Porte d’Italie, je me gare à la vitesse de la lumière sublimée, je m’engouffre dans l’ascenseur comme si ça allait me sauver la vie, et, après m’être artistiquement recoiffée, je m’aperçois que mon collant hors de prix est filé.
J’arrive cependant au lieu de rendez-vous avec quelques milli-secondes de retard.
Là, le responsable des achats me parle pendant une demie-heure de la nullité des produits que je vends, après quoi il me dit qu’il achète quand même, mais que ce n’est pas grâce à moi.

Je remonte dans l’ascenseur, et je repars pour le prochain rendez-vous, où j’arrive avec vingt minutes de retard.

Bref, à 21 heures, j’arrive enfin chez moi, où mon fils me déclare très solennellement qu’il passe en conseil de discipline à cause d’une bête histoire incompréhensible pour moi, mais que « c’est pas grave maman, comme ça je pourrais entrer plus vite dans la monde du travail ».
Là-dessus, ma fille aînée me prend à part pour me déclarer vigoureusement :« si tu me forces à avoir un appareil dentaire, je fugue ou je te fais un procès ».

Je n’ai même plus la force de hurler, je n’ai plus aucune force de toute façon, on mange, les deux ados dans leur chambre, la petite avec moi, puis elle va au lit.

Il est minuit, j’hésite entre la scarification, le litre de destop ou la pendaison. Je suis très sérieuse, j’ai toujours manqué d’humour de toute façon…
Finalement, j’ai toujours manquée de tout, je suis imparfaite à l’excès, ça fait plus de deux ans que mon mari est parti, plus de deux ans que je devrais acheter un lit une place, mais les vendeurs de literie se font rare à huit heures du soir. Je ne vois jamais mes enfants, je ne profite même pas de mon superbe appartement standing tout jaune, bref….je passe ma vie dans les composants informatiques, il y a des moments où je me demande si je n’en suis pas un moi-même.

Je pleure d’un coup, je ne sais même pas pourquoi… ça fait du bien, je suis à bout, je voudrais juste que ça s’arrête, que je puisse passer une journée sans tachycardie ni palpitations…

Où est donc le couple idéal qu’on nous martèle dans tous les spots publicitaires : un homme et une femme amoureux, enlacé dans le jardin, les enfants jouant autour, la quarantaine sans une seule ride, la petite maison de campagne et les dîners tous ensemble, les éclats de rire et les vacances au bord de la mer ?

Je ne sais pas si je tiendrai longtemps à ce rythme, sans soutien ni personne… et si je partais, là tout de suite, je monte dans ma voiture et je file vers le sud, pas d’escale, pas de boulot demain, pas de clients ou de supérieur à convaincre, juste dormir loin d’ici ?

Non, mes enfants, mes responsabilités, et ce dossier que je dois rendre pour demain… mais quoiqu’il en soit, il faut que je me repose. Une petite pilule rose, pour faire de jolis rêves, comme ça je récupère.

Juste le temps de régler le réveil sur 5h40 pour me lever à 6 heures, et demain sera le même jour qu’hier.

Aujourd’hui en France, 30 à 40% des travailleurs subissent un stress excessif dans le cadre de leur profession.

Chaque année, dans notre pays, l’épuisement professionnel est responsable de plus de 3.000 décès.

Ils sont souvent les plus remarqués, les plus compétents et les plus productifs. Personne ne relève leur épuisement, parfois même pas eux.
Simplement quelques insomnies, quelques affaires manquées, une ou deux palpitations cardiaques par jour.

Et puis tout à coup, ils s’effondrent : rupture d’anévrisme, infarctus ou somnolence mortelle en voiture, d’autres disparaissent, du jour au lendemain, fuyant toute responsabilité professionnelle ou familiale.

C’est ce que l’on appelle le burnout.

Et vous, où en êtes-vous ?

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