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Le Petit Prince et la Fée Bleue

Isa's avatar

Je me permets ici, avec une irrévérence totalement justifiée, de mêler dans la même histoire deux personnages issus de deux contes bien différents.
Voici donc le Petit Prince, cet enfant magique que nous connaissons tous, tombé de son étoile au hasard de son périple, appelé à y retourner, très vite, trop tôt au goût de l’aviateur qu’il rencontre.
La fée bleue, apparition nocturne et lumineuse dans l’histoire du petit pantin de bois, détient le pouvoir de faire de Pinocchio un petit garçon réel, pour peu qu’il le mérite…

Laissez-moi à présent vous compter cette histoire vraie, dont j’ai été témoin, il y a quelques mois, que je conserve dans mes souvenirs tant elle témoigne de ce que l’humanité peut avoir de noble, de généreux, de grand.

Le décors indispensable et pourtant incongru de ce compte est l’univers d’Internet, la messagerie instantanée, plus exactement, où se rencontrent nos deux personnages, sous les pseudo « petit prince » et « fée bleue ». Ils échangent des mots, des phrases, sur un écran blanc de « chat », sans même se connaître dans la vie réelle.

Nous craignons parfois qu’Internet des-humanise les relations entre êtres humains, j’ai pu voir ici qu’il n’en était rien, bien au contraire.

Le « Petit Prince » a 14 ans. Internet est son dernier lien avec le monde. Il s’y connecte de son lit d’hôpital, dans un grand centre de cancérologie de la région parisienne. Sa maladie est parvenue à ce stade qu’on appelle irréversible. Il ne veut plus voir personne, sauf ses parents et quelques adultes intimes. Il a accepté avec sa tête seulement le recul progressif que ses amis ont pris, y compris son ex petite amie. Il sait qu’il est bien difficile, plus encore à l’adolescence, de voir parmi ces pairs l’annonce d’une fin prochaine.
Mais dans son cœur, il se sent seul, rejeté, délaissé, sans oreille pour déverser sa colère, sa révolte, sa peur.

Une forme de sagesse précoce et poignante lui vient parfois. Elle lui fait comprendre et admettre l’issue prochaine, et le pousse à préserver autant que faire se peut ses proches et sa famille. Mais à qui se dire ?

Les hasards d’Internet me placent à son contact, accompagnement virtuel, simple oreille anonyme, disponible pour recueillir toutes ses souffrances d’enfant, tout ce qu’il tait même à sa mère, par égard pour ce qu’elle porte déjà.
Des jours, des nuits à échanger, lorsqu’il ne souffre pas trop, à tenter de lui apporter un peu de sérénité, à l’écouter quel que soit ce qu’il a à dire…
La jeune fille qui nous a mis en contact a 13 ans. Elle se révolte contre la fuite de la vie. Elle communique avec lui, lui écrit « Je ne veux pas que tu partes, je veux que tu guérisses, quand on veut vraiment, on peut », elle pleure, et le lui écrit. Alors il clôt la conversation et m’explique qu’il ne veut plus lui parler, qu’il ne veut ni souffrir, ni la faire souffrir. Il regrette de perdre le dernier contact avec quelqu’un de son âge, les derniers rires, il y en a parfois, les derniers moments complices, partages d’ados, la musique, les blagues.
A treize ans, on abandonne pas si facilement, même lorsque tout le monde vous dit de vous mettre à l’abri. Surtout pas quand on a un cœur de fée…
La « Fée Bleue » reprend les échanges avec le « Petit Prince », mais sur un autre ton. Quelque chose s’est passé, lui faisant accepter les règles du jeu éprouvantes de la vie.

Elle ne le rencontrera jamais, ne parlera plus de guérison, ni de futur, ni de larmes, ou de peine. Il taira ses révoltes et sa peur pour ne rien salir de leurs échanges.
A demi-mots, la complicité progresse vers un sentiment magnifié, il se sent aimé, accueilli, idéalisé. Elle le trouve beau par les mots qu’il lui dit. Elle est douce et tendre, le fait sourire parfois. Des moments de tendresse virtuelle, des promesses plus fortes que le temps et l’espace. Elle le voit comme le personnage du clip de leur chanson, un guerrier magnifique que sa princesse va rechercher au pays des morts, mue par la force de son amour pour lui. Ils en parlent, mélangent réalité et fiction, s’évadent dans leurs rêves.
Je ne puis qu’être témoin de la magie de cet amour. Le Petit Prince trouve la paix du cœur, la force d’affronter son destin si lourd.

Une nuit de janvier 2004, le « Petit Prince » est retourné vers son étoile, avec la certitude que l’amour vrai existe et qu’il est plus fort que la mort. C’est du moins ce qu’il m’a écrit, juste avant de couper la dernière conversation que nous ayons eue.

La Fée Bleue a-t-elle réalisé la grandeur de son geste, ce cadeau inestimable qu’elle a posé dans la vie de ce jeune garçon ? A-t-elle compris ce que son accompagnement a pu communiquer comme force de guérison à ce cœur en souffrance ?

Elle considère qu’elle a fait « ce qu’elle devait faire », c’est tout.

Bien sur, il lui a fallu quelques semaines pour cesser d’attendre un signe, pour reprendre une vie souriante et un sourire radieux. Aujourd’hui, elle poursuit sa vie d’adolescente, comme les autres, du moins en apparence… On ne reconnaît pas toujours les fées quand on les croise !

Elle avait acheté une figurine de Fée Bleue, pour l’offrir au Petit Prince, à l’occasion d’un anniversaire qu’il ne vivra jamais.
Cette petite fée souriante est posée sur une étagère, dans la pièce où nous recevons les gens qui ont besoin d’aide et que nous tentons d’accompagner vers un peu plus de bonheur et d’harmonie personnelle.
Quand je suis fatiguée, je la regarde, et je souris.

Isa

Herve MALO's avatar

Commentaire

Le récit de cette histoire me fait revivre des moments difficiles mais me redonne espoir aussi. J’ai vécu cela de près même si j’étais assez éloigné.
Sans faire trop de commentaire, je ne veux pas effacer ces souvenirs de ma vie, enfin pas totalement. Il y a eu tant de bons moments…
Le Petit Prince est parti en paix…

H.M.

Christian's avatar

Chapeau bas, la Fée bleue!

Quelle superbe histoire où réalité et imaginaire se mêlent intimement, tout comme le Petit Prince et la Fée bleue ont dû le vivre…
Il se trouve que je connais la Fée bleue.
Plus exactement, je la cotoyais depuis sa naissance sans même distinguer son humanité hors norme: oui, Isa, “on ne reconnaît pas toujours les fées quand on les croise”…
Désormais, je la vois différemment, la petite Fée bleue, et je remercie le ciel de l’avoir envoyée dans ma vie.
Son aventure avec le Petit Prince reste aujourd’hui pour moi une grande et belle leçon, un exemple gravé dans ma mémoire et qui suscite de ma part humilité et respect.
Chapeau bas, la Fée bleue! Avec toute mon affection, Christian.